« sols » Texte de Jean-Louis Pradel

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Comme tout homme ayant le sens de la mesure, Philippe Carré a celui de la démesure. Son travail tout en courbes de niveau l’avait conduit à construire d’immenses reliefs où se superposaient des figures méticuleusement découpées dans du contre-plaqué peint, pour faire éclater dans l’espace de vigoureux bas-reliefs hauts en couleurs dont les thèmes «politiques» pouvaient paraître indignes aux amateurs d’un art pour l’art aseptisé. Ainsi en était-il par exemple d’un semble de six panneaux intitulé «Mai 68» ou d’un relief de trois mètres sur un mètre cinquante intitulé «Démagogie française» où tissus et papiers peints s’ajoutaient au bois. Aujourd’hui les reliefs de Philippe Carré se sont couchés. Est-ce là un signe des temps ? Mais que l’on ne s’y trompe pas, ces reliefs horizontaux nous convient à de vastes festins où l’ambition méticuleuse de l’artiste bouscule plus vigoureusement encore les règles du savoir- vivre dans un monde de l’art où chacun, du pastelliste à l’architecte, se partageraient les tâches. Chacun de ses reliefs est un microcosme où l’espace et la lumière sont domestiqués pour une naissance, celle d’une reconquête décisive, celle d’un jardin secret comme l’origine du monde, pour reprendre le titre de la fameuse toile de Courbet au musée de Budapest. Car c’est bien de sexe de la femme qui subit ici de voluptueuses métamorphoses jusqu’à devenir ces édéniques microcosmes qui pourraient, comme le fit la peinture en transformant la nature en paysages, soumettre un peu de la barbarie ambiante, donner naissance à des espaces autres. Aussi ces reliefs ne sont que la partie visible d’une multitude de moyens et de techniques patiemment acquis, maîtrisés, comme un défi lancé aux précipitations brouillonnes soumises à l’éthique de l’éclat. La promesse de ces reliefs est celle d’un monde «autre» possible tant ils sont des mémoires obstinées de l’avenir de l’homme.

EXPOSITION «SOLS» rue Berryer C.N.A.P. PARIS

Jean-Louis Pradel Paris, janvier 1984 

 Corps tramé 1983

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