« Corps Espace » Texte d’Evelyne Artaud

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Ombre et Lumière 

Le corps se révèle être encore et toujours le champ d’expérience de l’homme dans son affrontement à la conscience fondamentale de son être-là.

Conscience souvent douloureuse qui nous saisit lorsque ce corps oublié fait brusquement effraction dans notre vie par l’expression des sensations les plus intenses. Corps soudain trop présent, indécent dont nous avons appris à avoir honte, non parce que la morale chrétienne continuerait à le réprimer mais parce que le trop plein de vie nous est devenu insupportable. Une nouvelle culpabilité est née, liée à la présence insistante du corps, de ce corps parce qu’il ose encore sécréter, malgré nous, de poils, de graisse, de sudation, d’excroissance, de sang, d’urine, de pleurs, de cris, de douleurs... culpabilité née sans doute avec l’inflation du nu photographique, publicitaire, cinématographique, télévisuel : il ne nous reste plus comme vêtement que la peau. Peau qui doit être lisse, sans trace, sans tâche, sans plissure, sans relief.

Ce terrorisme culturel s’exprime en un impératif du bien-être et de l’hédonisme, nous fait fuir et déserter notre corps soumis à l’obscénité moderne d’une hyper visibilité. C’est au coeur même de cette désaffection que le travail plastique de PHILIPPE CARRÉ nous interpelle. Avec une pudeur qui n’est plus de mode, il réinvente des zones d’ombre et de lumière, de clair et d’obscur, de visite et d’invisible et retrace pour nous les limites sensibles du dehors et du dedans, du décent et de l’indécent, de l’avoué et de l’inavouable.

Recherche tout en finesse, en pénétration, loin du cacophonique bruitage actuel, il libère le sens de cette ambivalente présence du corps qui se révèle à nous dans la dualité de l’excès et du manque.

Les corps jardins de PHILIPPE CARRÉ ravivent en effet un symbolisme primordial resituant l’homme dans sa relation à l’espace. Entre microcosme et macrocosme, toute une architecture utopique du corps se développe en résonance des mythes les plus anciens : le labyrinthe, palais des entrailles ; la bouche, langue de feu ; le visage, source et rivière...

Toutes ces métaphores authentiques et vitales, réinsérant le corps dans une cosmologie trouvent ici l’expression d’une renaissance du corps à la fois critique et tragique face au culte du corps exhibé d’où sourd ce qu’il refoule : la maladie, le vieillissement, la mort.

Evelyne ARTAUD Janvier 1985 

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